LA LETTRE DU DIMANCHE

Deuxième année. Vingt-neuvième série

 « La géographie ne sert pas seulement à faire de la géopolitique. Cela sert aussi, pour tout un chacun, à admirer davantage de beaux paysages, en comprenant mieux comment ils sont construits. »
Yves Lacoste

 

Chère lectrice, cher lecteur, 

Cette semaine, et alors que nous sommes tous revenus à nos petits embarras quotidiens, La lettre du dimanche a choisi de poursuivre encore un peu sa dynamique estivale et de vous proposer une dernière lettre d'été, c'est-à-dire de laisser la plume à un dernier invité : Olivier Vallée. 

Olivier Vallée est connu de nos lecteurs les plus fidèles. En juin, nous publiions un entretien qu'il nous avait accordé dans lequel il revenait sur la place de l'Afrique dans le monde d'aujourd'hui, et le rôle, complexe, que la France, et plus généralement le continent européen, y jouait. Économiste et consultant international, il est un fin connaisseur du continent africain ainsi que des politiques de défense en Europe et en Afrique. Dans le texte qu'il nous propose cette semaine, il part d'une réflexion d'Yves Lacoste pour arriver au dernier livre du journaliste suisse Étienne Dubuis, Les naufragés : L'odyssée des migrants africains. Les mots qu'il nous livre forment autant un manifeste qu'une invitation à se dépouiller de nos idées reçues médiatiques sur le drame méditerranéen du continent africain. 

 

 

Ce mois d’août a officialisé le rejet des Africains sur nos bords de la Méditerranée. Pendant que le Sahel continuait de se déchirer et que le Sahara engloutissait lui aussi les migrants. Mais comment les nommer ? Comment expliquer leur irrésistible volonté de voyage ? Homère n’aurait écrit que pour le monde hellène ? Il me revenait que l’on oublie, au bout de l’Odyssée, que la guerre de Troie a eu lieu. La misère du monde ne se déplace pas comme une abstraction. Ce sont des hommes qui arpentent les déserts et les flots. A l’été des vacances, on a le temps de relire Yves Lacoste et de le voir à la télévision. Et de lire dans ses aventures passées que la géographie ça sert à voir autrement la réalité comme les fantasmes. Sa lecture politique de longue durée dans l’approche de l’espace permet de penser en même temps le Sahara [1] et la Méditerranée. Ainsi Yves Lacoste rappelle que les langues, les tribus et les pouvoirs dans le Sahara n’ont que des fréquentations récentes avec l’Islam. Cet espace est dépourvu de centre névralgique, autre que celui d’une puissance politique [2] dont il serait la périphérie. La revue Hérodote sera parmi les premières à évaluer l’impact de la déstabilisation de la Libye de Kadhafi [3] sur le Sahara [4], que le « roi des rois africains » [5] avait réussi à coordonner. Le Sahara dans la tempête, la Méditerranée s’avéra l’aire d’expansion des migrations des populations africaines. Berlusconi avait tenté avant l’heure de freiner sur le site libyen une partie de ces flux qui avaient précédé les attaques contre le génocidaire putatif que devint Kadhafi lâché par l’OUA [6] qu’il avait tant aidé. Pas de nostalgie donc d’un temps plus clément, mais rappel que la stabilité géopolitique est un édifice fragile, bâti par une série de compromis dont la plupart dans le cadre d’une géopolitique interne [7] et locale des États eux-mêmes. 
Les regrets de la fin d’une relative paix sahélo-saharienne sont d’autant plus vains que les conflits dans cette zone sont séculaires, que les Djihads concurrents s’y poursuivent après, pendant et contre la conquête coloniale et que les tentatives de fissuration de cet espace ne datent pas toutes de notre siècle. Convoquons le projet français de conserver le pétrole et le gaz du Sahara algérien [8] en dépit de la lutte de libération du FLN et l’occupation anglo-américaine de la Libye. Avec ou sans catastrophes climatiques, guerres civiles et résurgences des razzias, les peuples d’Afrique affrontent actuellement la pauvreté globalisée des classes laborieuses. L’imagerie de l’assistance caritative des ONG basée sur l’aide précaire dite d’urgence ne peut recouvrir le déficit d’avenir. Il est mis en lumière dans le contraste entre leur faiblesse multidimensionnelle et la richesse éblouissante des élites mondialisées. C’est dans cet écart que fuitent de leurs pays, hommes, femmes, de plus en plus jeunes. Cela en dépit des propos enthousiastes de Lionel Zinsou, mobilisé [9] avec Védrine [10] et d’autres par Pierre Moscovici [11] pour fabriquer une Afrique numérique qui sert encore de vision à Emmanuel Macron.  Pour les chantres français de la privatisation universelle alliée à la technologie des GAFA : « Indéniablement, le démantèlement des secteurs publics concurrentiels par la privatisation et le développement des télécommunications et des nouvelles technologies de l’information ont permis des gains d’efficacité sans précédent ». [12] De là : « l’apparition rapide d’une classe moyenne capable de satisfaire ses besoins de consommation de base, de s’instruire, de communiquer et de s’inscrire dans la mondialisation par les compétences et les moyens de s’informer qu’elle possède. » [13] Mondialisation et information pour les privilégiés et rejet hors de l’histoire pour les oubliés de la modernité. Mais il est impossible de décider à coups de paradigmes de ce type de frontières et de la séparation entre classes sociales. Le téléphone mobile en Afrique est une boite de Pandore. En sortent les images terrifiantes d’AQMI, les clips du hip hop afro-américain et les séquences du football des clubs européens, loin des bidonvilles des capitales de la douleur. Il reflète l’amer manque d’« utilités » et d’« aménités » pour ceux qui ne sont pas du bon côté du libéralisme économique. Lacoste remarquait que les migrants actuels, à la différence de leurs prédécesseurs, savent où ils vont et qu’ils ont presque tous un téléphone mobile en main en débarquant. 
Les nouvelles élites [14] entretenues par la bancarisation du continent et la financiarisation des transactions ne semblent pas, pour leur part, déserter leurs ghettos protégés. Elles mettent leurs enfants à l’abri, en Chine ou à Houston. Cependant leurs tentatives d’une relative modernisation de la gestion politique et de libération de l’information se heurtent aux élections [15] de la déception comme au Mali. [16] Le Sphinx, une des rares publications [17] de ce pays qui informait sur les errements des régimes successifs est victime de censure masquée. Adama Dramé le rédacteur en chef de cette publication d'investigation connait la diète des abonnements. Les pressions du gouvernement sur les lecteurs et abonnés le privent même des paiements des nombreuses ONG qui faisaient sa clientèle. Les télécommunications tant vantées enterrent le papier et la liberté. Ceux qui croient que les réseaux sociaux sont la source de la nouvelle information ignorent qu’au Mali comme ailleurs, seuls 10% de la population ont accès à l’énergie. Électricité et Web appartiennent à ces classes moyennes favorisées. Qui mesurent le triste décor démocratique de leur toute relative aisance.
En effet, alors que dans le monde occidental, les premiers de la cordée du pouvoir politique ont 43 ans au Canada, 31 ans en Autriche et que le président français est dans la quarantaine, les Africains ont des chefs de plus en plus vieux et de moins en moins disposés au changement. L’âge de l’information a gagné le monde entier mais est dénié encore aux citoyens des pays d’Afrique, les plus faibles, les femmes, les enfants, les LGBT et les malades. Les plus forts et les plus désespérés veulent sortir de ce bourbier méconnaissant que l’inégalité [18] est un phénomène global qui mène les pauvres des EUA et de France vers le populisme et le rejet de l’autre. D’autant plus que si le bonheur est une idée neuve [19] en Europe, les migrations forcées travaillent depuis bien trop longtemps l’Afrique, de la traite négrière aux déplacements de population dans les empires coloniaux, [20] brassant les bouts du monde. Ainsi les Indiens [21] remplacèrent les Noirs libérés des Caraïbes tandis que ceux-ci habitent aujourd’hui des quartiers entiers de Londres. Albert Londres a décrit l’enfer de la construction du Chemin de Fer [22] du Congo-Océan où périrent les « nègres » de l’Oubangui-Chari. [23] Le continent africain est celui des flux saisonniers de travailleurs, d’échanges, de transhumances. Il accueille des migrations [24] qui lui ont permis, plus que l’aide internationale, de gagner des points de croissance et de moderniser des infrastructures, ce que ni l’ère impériale ni la phase postcoloniale n’avaient voulu réaliser.
 Depuis le début des années 2000, sans doute des milliers d’Africains sont parvenus à rentrer dans les pays européens et de nombreux autres sont morts dans le Sahara ou en Méditerranée. Il ne s’agit pas d’une ruée vers l’Europe comme l’écrit Stephen Smith, fâché avec la démographie, alors qu’il s’agit d’économie politique, une invention européenne. Les villes du vieux continent ont pratiqué, bien avant les spectres éblouissants qui émergent à présent de la Méditerranée, l’hospitalité vis-à-vis des exclus et des persécutés. L’Angleterre s’enorgueillit encore d’avoir reçu les huguenots et la Révolution française prônera pour sa part le droit d’asile. Le livre d’Etienne Dubuis [25] abolit les distinguos entre réfugiés politiques, immigrés économiques, déplacés, migrations. Il dépeint des naufragés, un qualificatif qui s’accorde à tous ceux qui échouent dans cette sombre odyssée. Héritiers d’une autre couleur de peau que celle des humains trainés et abandonnés sur le radeau de la Méduse, le long du banc d’Arguin, si près de la terre d’Afrique et si loin de leur pays. Grâce au travail d’enquête [26] de ce journaliste du Temps les occultés redessinent une identité de chair et d’espoir. La Gorgone n’a pas encore pétrifié les passagers sans bagages de nos frontières.  Longtemps, Étienne Dubuis, comme moi, a suivi la migration en cours à travers les agences, les statistiques, les images de bateaux surchargés.  Mais il est aussi reporter. Et pour lui, il était essentiel de mettre des visages et des paroles sur les informations qui alimentent en continu médias et discours européens. C’est pourquoi je vous prie de venir l’écouter et le questionner le jeudi 27 septembre à la librairie Résistances, 4, Villa Compoint 75017 Paris, à 19 h 30. 
 

— Olivier Vallée —

 

[1] Yves Lacoste, « Sahara, perspectives et illusions géopolitiques », Hérodote, 2011/3 No 142, p. 12-41.

[2] Ibid. PORTEE ET LIMITES DE L'HEGEMONIE ALGERIENNE DANS L'AIRE SAHELO-MAGHREBINE

[3] Ibid.LA LIBYE APRES KADHAFI : ESSAI DE PROSPECTIVE GEOPOLITIQUE DU CONFLIT LIBYEN

[4] https://www.cairn.info/revue-herodote-2011-3-page-42.htm

[5] Sur le sens de cette auto-proclamation, voir Olivier Vallée, « Kadhafi : le dernier roi d’Afrique », Politique Africaine, n°125, mars 2012, p. 155.

[6] Adam ABDOU HASSAN, À PROPOS DE L’INTERVENTION OCCIDENTALE EN LIBYE : ÉTUDE DE L’OUVRAGE DE JEAN PING, ÉCLIPSE SUR L’AFRIQUE, FALLAIT-IL TUER KADHAFI ? NOTE DE RECHERCHE, Institut de Recherche et d’Enseignement sur la Paix, juin 2014

[7] https://www.frstrategie.org/web/documents/programmes/observatoire-du-monde-arabo-musulman-et-du-sahel/publications/14.pdf

[8] A territorial body known as the Organisation commune des régions sahariennesor OCRS had been established in 1957 to keep French sovereignty over a vast expanse of the Sahara Desert stretching from the eastern borders of Morocco and Mauritania to northern Chad and its borders with Libya and Sudan. This territory was meant to guarantee French access to newly discovered mineral resources in the region, including oil and gas, as well as France’s nuclear testing site in southern Algeria (N. Keita, 2005; Lecocq, 2010).

[9] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/File/399237

[10] Ibid.

[11] Le rapport « UN PARTENARIAT POUR L’AVENIR » invite la France à prendre la mesure de l’émergence économique et sociale de l’Afrique qui en fera l’un des pôles majeurs de la mondialisation du XXIe siècle.
Rédigé à la demande de Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances, par cinq personnalités françaises et franco-africaines du monde politique et économique, Hubert Védrine, Lionel Zinsou, Tidjane Thiam, Jean-Michel Severino et Hakim El Karoui, ce rapport propose de bâtir un nouveau partenariat économique basé sur une relation d’affaires avec le continent africain, en particulier avec les pays au Sud du Sahara.

[12] Ibid.

[13] https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2009-2-page-169.htm

[14] “L’Afrique est bien partie ; elle a trente années de croissance devant elle” déclarait Lionel Zinsou dans un entretien au Nouvel Économiste en juin 2015 [1], quelques jours avant sa nomination officielle au poste de Premier ministre du Bénin. L’ancien président de PAI Partners, le plus gros fonds de Private Equity français, est un des nombreux promoteurs de l’optimisme économique actuel qui se répand sur l’Afrique. La confiance des investisseurs dans le potentiel des entreprises africaines ne cesse d’augmenter. C’est que le dynamisme économique du continent sur la dernière décennie est saisissant : un tiers des pays africains affichent une croissance de plus de 6%. Ce nouvel élan attire une multitude d’acteurs de l’investissement publics et privés alléchés par des opportunités qui se sont considérablement élargies. Selon le cabinet d’avocats Allen & Overy le montant des investissements des fonds de Private Equity sur le continent africain a atteint 8,1 milliards de dollars en 2014, un record depuis 2007 qui tranche avec la morosité post-crise de 2008 (en 2009, ces investissements n’avaient représenté que seulement 1,5 milliard de dollars).

[15] http://www.lesphinxmali.com/hold-up-pr-sidentiel.html

[16] https://bridgesfrombamako.com/2016/12/05/africa-comes-to-washington/

[17] http://www.lesphinxmali.com/accueil.html

[18] Branko Milanovic, Global Inequality; A New Approach for the Age of Globalisation, Harvard, Avril 2016, 320 pp.

[19] Le 3 mars 1794 (13 ventôse An II selon le calendrier révolutionnaire), Saint-Juste monte à la tribune de l'Assemblée et propose au nom du Comité de Salut Public un décret en vue de recenser les indigents et de leur attribuer les biens enlevés aux contre-révolutionnaires. Il fait valoir que cette mesure constituera une excellente propagande à l'étranger. C'est ainsi qu'il lance aux députés de la Convention : « On trompe les peuples de l'Europe sur ce qui se passe chez nous. On travestit vos discussions. On ne travestit point les lois fortes ; elles pénètrent tout à coup les pays étrangers comme l'éclair inextinguible. Que l'Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux, ni un oppresseur sur le territoire français ; que cet exemple fructifie sur la terre ; qu'il y propage l'amour des vertus et le bonheur ! Le bonheur est une idée neuve en Europe »...

[20] Drayton, Richard, Nature’s Government: Science, Imperial Britain, and the ‘Improvement’ of the World, Yale University Press, 2000, New Haven and London. 

[21] Kale, Madhavi. «Capital Spectacles in British Frames': Capital, Empire and Indian Indentured Migration to the British Caribbean. », International Review of Social History 41 (1996): 109-133.

[22] Qui devait relier l’Océan atlantique au fleuve Congo.

[23] Deux autres fleuves.

[24] Howard W. French. China’s Second Continent. How a Million Migrants are Building a New Empire in Africa, Albert A. Knopf, 2014.

[25] Etienne Dubuis, Les naufragés. L’odyssée des migrants africains , Karthala, Paris, 2018

[26] Ibid.