Lettre ouverte à Adame, Aminata, Aoua et autres Aèdes maliennes

 

Est-il possible de porter un regard sans complaisance sur l’histoire du Mali, un regard si assuré qu’il apparaisse limpide, incontestable, obvie ? Une entreprise de cette nature qui ne bénéficierait pas du secours d’un soutenement souverain s’exposerait assurément à l’inanité, sinon aux libelles les moins probes. C’est la raison pour laquelle il sied en la circonstance de convoquer E. DURKHEIM et Aoua KEÏTA (dussions-nous pour ce faire recourir à la prosopopée) et invitons dans le même mouvement Aminata, Adame mais également toute femme de lettres, toutes ces maliennes dont la plume a su laisser des traces de notre épopée depuis sa parturition jusqu’à nos jours.

Pour ne pas nous égarer en conjectures, choisissons comme fil d’Ariane le holisme méthodologique de DURKHEIM, et laissons-nous conduire en même temps par les prestigieuses maliennes sus-citées, comptables de la maïeutique, de l’éducation autant que de la tradition et gageons qu’elles nous ouvriraient la voie, les yeux dessillés, sur une aperception pondérée et sotériologique de notre destin.

De Soundiata à Modibo et de lui à Ibrahima comment avons-nous évolué à travers les âges ? Les formes et la nature du lien social ont peu varié de l’Empire à nos jours, ainsi l’étude de leur évolution depuis le 13ème siècle à aujourd’hui permet d’entrevoir un début de réponse. Emile DURKHEIM distingue deux types de société : la société traditionnelle et la société moderne.

Les caractéristiques de la société moderne sont une population à forte concentration urbaine avec une grande mobilité géographique, une espérance de vie élevée, un haut niveau d’éducation, une forte appropriation de l’énergie et des nouvelles technologies, un accès à l’eau courante, à la santé, à l’électricité et aux produits de consommation. En un mot, la société moderne est celle qui a intégré complètement l’industrialisation de la production ainsi que les impératifs du marché. C’est pour ainsi dire grosso-modo, l’accès du plus grand nombre à la société de consommation.

La société traditionnelle se caractérise par une uniformité de situation entre les membres qui la composent (pauvreté, analphabétisme, manque d’accès à l’eau potable, aux soins de première ligne et aux ressources énergétiques). L’individu n’arrive pas à satisfaire ses besoins élémentaires (se nourrir, se loger, se vêtir). Le cadre de vie le plus répandu de la société traditionnelle est le village avec un poids de la tradition très lourd (rituels des salutations, mariages, baptêmes, obsèques, cognitions mystico-magiques. etc. etc.). Au sein de la société traditionnelle, le faible niveau de progrès technique ne favorise pas la spécialisation des individus dans les tâches précises, les sentiments communs sont très forts et forgent une forte conscience collective. La conscience collective y est si forte et si prégnante qu’elle en arrive à dicter à l’individu ses comportements jusque dans les détails ! La société traditionnelle est stationnaire ; l’agriculture, l’élevage et la pèche en constituent respectivement les activités principales.

La société malienne est une société traditionnelle, elle célèbre la propriété foncière et se réfère à un système de valeurs fondé sur le fatalisme. Elle accorde peu de crédit à la capacité de l’homme d’utiliser systématiquement son milieu physique, de le transformer pour améliorer sa condition économique. Dans cette société traditionnelle, les édiles limités par un sous-sol mental grégaire peinent à s’affranchir de la logique des passions du ventre et du bas-ventre. Les bas instincts les encagent dans les aîtres de la caverne de Platon, tant qu’ils se révèlent incapables d’autres réponses aux défis du peuplement rapide des villes et des villages, les défis du développement tout court, que les « Flatus vocis », les mêmes antiennes déclamées au fil des années et de surcroît « ex cathedra », que leur en chaut-il ? Ils savent n’avoir jamais à rendre compte de leurs actions. Les notions d’honneur et de noblesse sont pour eux des repoussoirs qu’ils excellent à ignorer ostensiblement. 

La misère ou la très grande pauvreté, le manque d’accès à l’électricité et à l’eau potable sont le lot de la très grande majorité de la population, indigente et analphabète. L’impéritie des gouvernants trouve son origine dans leur indigence intellectuelle, mus qu’ils sont, nous l’avons vu, par les passions du ventre et per se, ils vouent une hostilité déclarée au feu prométhéen de la connaissance. Ils sont et resteront revêches à tout esprit fécond, à tout génie créateur.                                                   

La tyrannie, logique des passions du ventre devient sous les oripeaux de la démocratie, la réalité de l’exercice d’un pouvoir central qui s’appuie sur l’armée et les fonctionnaires, intentionnellement corrompus par la cooptation délibérée de cabotins et/ou d’histrions également mus par les passions du ventre. « Simul ut paribus » n’est-ce pas ? Qui se ressemble, s’assemble. C’est ainsi que l’Etat désormais anomique en vient à entraver le progrès. Pouvons-nous modifier le cours des évènements ? Bien sûr, nous le pouvons. Avons-nous besoin pour ce faire de ravir le pouvoir aux magiciens des urnes ?                          Non à condition que la Constitution garantisse la marche vers le progrès et que force reste à la loi. Lorsque la constitution et la loi se rendent pleige l’une pour l’autre, mutuellement, le peuple trouve son salut.

La vocation de l’Etat est d’accompagner le développement par la mise à disposition des infrastructures physiques (énergie, routes, ponts, chemin de fer, barrages, lycée agricole, lycée technique, écoles de sages-femmes etc.), par la mise à disposition des infrastructures juridiques (code des investissements, mesures fiscales incitatives). Il lui appartient d’opérer les choix politiques propitiatoires aux investissements publics et privés.                         Le droit devrait pouvoir encadrer l’Etat en le maintenant dans les limites de ses prérogatives, il doit protéger le citoyen ainsi que l’entreprise privée de l’arbitraire étatique et enfin il doit empêcher quiconque de brider la productivité. Le Ministère public (le Parquet) devrait pouvoir traduire tout contrevenant devant la Haute Cour de Justice. L’Etat de droit a le devoir de s’affranchir de la loi coloniale en mettant entre parenthèse la juxtaposition (toujours d’actualité !) du code civil napoléonien avec le droit coutumier. Il est plus que temps de fermer la parenthèse coloniale ! Le niveau de production d’un pays est déterminé par l’investissement effectué par tête d’habitant. Dans un environnement sain, l’investissement est toujours générateur de croissance économique. Le corollaire de l’investissement est le retour sur investissement, ainsi dividendes et investissement sont indissociables. L’investissement traduit la confiance de l’investisseur entre autres au projet, aux promoteurs ainsi qu’au climat des affaires. Tous les investissements exigent sécurité et dividendes.

Le groupe social le plus favorable aux innovations à notre sens est celui des femmes. Elles sont capables de réunir les 10% de revenu requis pour accéder aux prêts bancaires, elles sont constitutives de 70% de l’activité informelle, elle-même génératrice de 75 à 80% du PLB (produit local brut). Les femmes sont par ailleurs, les plus à même de poursuivre les objectifs de l’accès à l’eau potable sur toute l’étendue du territoire, de l’éradication de la contamination manu-portée ainsi que d’assurer le compagnonnage et le soutien éclairé de toutes les parturientes lors des accouchements. Elles sont en capacité d’atteindre ces objectifs à l’horizon 2025. Enfin, les rares femmes tristement célèbres pour avoir été convaincues de prodigalité, sont les « épouses » d’untel ou de tel autre, car lorsqu’elle est en responsabilité, la femme se distingue davantage par la probité et par l’honneur. L’épouse, elle, demeure harnachée par la tradition, en butte aux concaténations patriarcales ; ce n’est pas en soi une excuse, mais ceci explique cela.

Le second groupe ouvert aux innovations technologiques est celui des jeunes. Ce groupe est enthousiaste, plein de ressources et d’espoir. Les deux groupes sont intimement adjacents, ils sont ceux qui ont payé et continuent de payer le plus lourd tribut à l’anomie. La société civile articulée autour de ces deux groupes (femmes et jeunes) comporte en son sein les ressorts et la solution de l’équation du développement ; il lui appartient de découvrir en son sein, le rhizome roboratif du Phénix ainsi que les opérateurs économiques compatibles avec leur projet.

Pour les besoins de la cause et en rupture avec la tradition consistant à s’adresser en priorité au patriarche, c’est vers la femme responsable, complètement citoyenne « Ob causam » que nous nous tournons afin de dresser le constat d’échec.                                                                                                                                                                   L’anomie de la société traditionnelle malienne ne fait plus l’objet du moindre doute, lestée qu’elle est  d’une autorité centrale en butte aux errements syncrétiques et à la recherche d’idéalité de développement « ad hoc » ou fantasmé. Aussi nous tarde-t-il de demander à la société civile de proclamer « magno » que les temps sont venus d’un changement de paradigme. Sur le chemin du progrès, T.SZENTES estime que « le décollage est accompagné d’une victoire politique, sociale et culturelle décisive des futurs responsables de la modernisation de l’économie sur les partisans de la société traditionnaire ou ceux qui poursuivent d’autres buts »

Ni spontané, ni sui generis, le développement somme toute n’est pas une aporie, il est le fruit d’une élaboration structurelle efficiente. Il est subséquent à une juste distribution du travail, à une régulière répartition des revenus du travail, à l’acquisition des connaissances, à l’appropriation intelligente de la technologie, et enfin à l’avènement des instruments financiers d’investissement dans un environnement favorable aux affaires, en vérité, toutes choses à la portée des maliennes et des maliens, or « Necessitas legem figit », il leur appartient dès lors de faire advenir le développement comme une nécessité.  

                                                                                                                      

                                                                                                                         Dr S.KAMARA

                                                                                                         Cabinet Auteuil- Passy     4, Square                                                                                                                                                                Raynouard 75016 PARIS