OUMAR MARIKO
«Une chose est sûre, ces gens seront comptables de tout ce qui va se passer dans ce pays. Si la conscience populaire le comprend comme cela a été le cas contre le projet de réforme constitutionnelle, il y aura d’autres solutions.»


Il est connu pour son franc-parler et dans cette interview, il fait honneur à sa réputation. Il s’agit d’Oumar Mariko, Président du parti SADI. Ambiance
 
Le Sphinx : Le parti SADI ira-t-il seul à l’élection présidentielle ou en alliance ?

Oumar Mariko : Une chose est sure : SADI ira aux élections. Si le parti doit faire des alliances avec d’autres, c’est pour porter la candidature de SADI. Nous sommes très clairs sur cette question depuis de longue date : nous sommes en train de revoir les stratégies d’alliance. Permettez-moi de parler justement de ces alliances-là. Elles ne permettent pas aux populations de savoir exactement ce que veulent les politiques. A SADI, nous avons passé beaucoup temps à critiquer un certain nombre de pratiques. Mais suite aux élections communales par exemple, avec un certain nombre de conseillers, les gens aspirent à accéder au bureau communal. Il se trouve que le maire est souvent d’un autre parti politiquement opposé à SADI. Mais après multiples tractations, on se retrouve dans le bureau communal. La responsabilité devient ainsi collégiale. Ces pratiques font que les gens ne font pas la part des choses entre les partis politiques.
Autre référence : la rentrée de SADI dans le gouvernement d’ATT en 2002. Une décision largement critiquée et n’ayant pas fait objet d’une discussion préalable à la base. De base, on n’en avait pas dans la mesure où on venait juste de créer le parti en 2001. On n’avait pas encore structuré le parti et les forces de frappe que nous avions étaient Koutiala, un peu Kolondieba et le bureau Politique. Et eux ils ont approuvé la décision de rentrer dans le gouvernement. Mais chacun savait que c’était un marché de dupes. ATT savait qu’il n’était pas porteur de notre programme et nous, nous savions qu’il ne pouvait le porter. C’est le jeu politicien qui a prévalu. Puisqu’on nous préjugeait violents, trop portés sur la critiques, alors, on devrait aller pour prouver le contraire.
Mais ce fut autre chose avec le gouvernement IBK. A l’époque, nous avions fait le choix entre deux positions. Vous connaissez déjà notre position par rapport au coup d’Etat de 2012. On s’est retrouvé dans un camp et dans lequel nous ne voulions donner la moindre chance à l’autre tendance de passer. Pour autant, ce n’était pas une décision du bureau politique. Toutes les structures ont été consultées dans le sens de soutenir IBK, pas Soumaïla [Cissé]. Mais par la suite, il y a eu des tentatives ayant pour objectif à ce que le parti n’ait même pas de candidat. Qu’il se contente de s’aligner derrière Ibrahim Boubacar Keïta. C’est là où nos convictions ont pris le dessus. Parce que Social-Démocrate, il n’a pas la même vision que nous.   Et terme de Social-Démocrate, je me demande si eux-mêmes ont conscience de démocrate social. Je ne suis pas sûr que le RPM ait la conscience socio-démocrate autrement, il n’aurait pas posé un certain nombre d’actes. Ils se proclament socio-démocrates et ils n’en ont pas conscience mais, nous, on se dit socialiste mais on n’a pas une conscience Social-démocrate. On a donc refusé de s’aligner.
Et quand il a passé aux élections, il est venu, pensant que le concept président ne sera pas prédominant et que c’est l’élément militant qui se jouera entre  SADI et le RPM. Il faut savoir que le RPM aussi était en conflit avec IBK. Parce qu’IBK est un autocrate. C’est vraiment un autocrate… Le RPM était pourtant large avec SADI dans les discussions et on se retrouvait pratiquement sur tous les points.
Mais quand subitement IBK a compris qu’il allait droit au mur et qu’il lui fallait retourner à sa base politique, il est revenu au RPM avec lequel il s’est entendu. Mais le RPM a oublié le débat et les thématiques sur lesquels on était d’accord. Et les propositions de projet, le programme minimal a été mis sous le boisseau par le RPM. C’est ce qui a expliqué et justifié le départ de SADI de cette mouvance-là et de s’inscrire dans l’opposition.
Dans le landerneau politique malien, je constate qu’on développe un esprit malsain.  C’est la tentation qui consiste à faire de SADI un petit parti ou un complément d’effectif. Ceux-là qui en ont après le parti SADI sont très durs, je dirai même méchants. Mais l’objectivité leur commande d’accepter que le Parti SADI est une véritable force politique dessinant de plus en plus une trajectoire claire et précise. Ils en arrivent à oublier que SADI est la deuxième force de l’opposition au Mali. Immédiatement après l’URD, c’est SADI qui arrive en termes de députés et de conseillers municipaux et communaux. Et elle est la cinquième force au sein du parlement. Et il est premier parti de gauche au Mali. 

Seriez-vous candidat ?
Je serais candidat si je suis investi par mon parti. Evidemment, j’assumerai cette responsabilité.
Le premier Ministre a promis d’organiser les élections le 29 Juin prochain.  Pensez-vous qu’il sera dans le délai ? On parle aussi d’une nouvelle loi électorale ainsi qu’une nouvelle carte électorale qui sera disponible dans 65 jours. Qu’en-dites-vous ?
Je dois vous dire en toute honnêteté qu’il n’y aura pas d’élection organisée par ces gens et par ce pouvoir. Ils sont en train de chercher les voies et moyens pour rester au pouvoir. Pour, opérer un coup d’Etat constitutionnel. 
Souvenez-vous de ce débat choc entre Kafougouna Koné et moi sur la question des pièces d’identité, du passeport. A l’époque, il y avait une pénurie artificielle de passeport qui avait été créée avec comme corollaire des rangs interminables devant les guichets. Et ça continue d’ailleurs. Et Kafougouna Koné a promis qu’il y aurait des cartes biométriques au Mali. Et lorsque Salif [Traoré, actuel Ministre de la Sécurité Intérieure], est venu, il a promis des cartes biométriques aux Maliens de la Côte d’Ivoire et dans deux semaines. Entretemps, ils ont passé des marchés de cartes biométriques.
Et à notre grande surprise, ils viennent nous dire que ce sont les cartes NINA qui seront utilisées pour les élections. Et plus tard, maintenant, on nous parle de cartes d’électeurs et qui ne sont pas forcément biométriques.
Tout cela prouve qu’il y a incompétence. Moi je dirai plutôt mauvaise foi de vouloir organiser des élections transparentes. Le problème aujourd’hui au Mali, c’est que les listes électorales ne sont pas fiables.
D’autre part, les cartes d’accès à l’urne ne sont pas distribuées à tout le monde. Les cartes d’identité qui doivent accompagner les cartes d’électeur ne sont pas à la disposition des citoyens. Le gouvernement fait des tripatouillages entre les cartes d’électeurs, la carte d’identité et la carte NINA. On a même fait croire aux populations que la Carte NINA pouvait servir de carte d’identité, mais nos concitoyens connaissent tellement de problèmes dans les pays étrangers dont les administrations sont sérieuses. C’est seulement l’administration malienne qui met ses citoyens dans de telles situations.
Et ils nous posent aujourd’hui une loi électorale sur la table. Et sans débattre de cette loi, ils disent que les cartes d’électeurs seront confectionnées et seront en voie d’acheminement. Mais savez-vous que dans le débat sur la loi électorale, parmi les questions posées par la commission LOI, à chaque parti, figure celle-ci : êtes-vous d’accord avec la carte NINA ou la carte d’électeur ?
A supposer donc que les gens optent pour la carte NINA, il s’avère qu’eux, ont déjà engagé des fonds dans la conception des cartes d’électeurs et dans la plus grande opacité. On nous pose donc des questions auxquelles ils ont eux-mêmes répondu. C’est un manque de respect total pour le Parlement et le citoyen malien.
Nous avions analysé la loi électorale en question et nous avions adressé notre réponse à la commission. Pour faire voter cette loi, ils se sont permis de créer un comité paritaire entre l’opposition et la Majorité présidentielle. Là aussi il y a confusion. Confusion parce que l’opposition est assimilée à ceux affiliés au chef de fil de l’opposition. Nous, ne sommes pas derrière le chef de fil de l’opposition, ne sommes pas considérés comme opposition. Nous n’avions dit à personne que nous sommes centristes. Mais de l’opposition ! Ce comité paritaire a donc tout accepté. Et fort de cela, ils mettent la loi au vote et pour les autres partis.

Et que dit la nouvelle loi électorale ?
Il y a beaucoup de choses là-dans, notamment des modifications, des éléments à porter sur les cartes d’électeur, l’obligation pour les assesseurs de signer… Des dispositions franchement fascistes. On ne comprend pas du tout, surtout cette histoire de cartes d’électeur.
Pour notre part, le pouvoir le sait, pour modifier la loi électorale avant les élections, il faut au moins six mois, un dispositif de la CEDEAO auquel le Mali a souscrit. Raison pour laquelle ils sont à la recherche de consensus. Car en cas de consensus, le dispositif de la CEDEAO ne tient plus. Raison pour laquelle ils ont justement fait ce comité paritaire pour faire passer quelque chose en catimini. Mais moi je profite de votre journal pour dire que ce consensus ne marche pas. Parce que le Parti SADI et l’ADP-MALIBA (qui a posé des conditions contrairement à SADI), nous ne voterons pas cette loi électorale… Nous ne rentrons pas dans ce consensus-là.
Et pendant qu’on y est, pourquoi ils ont abandonné ces cartes biométriques CEDEAO après les avoir tant vantées ?
J’ai introduit une question orale sur le sujet. Et on saura bien. En tout cas, je suspecte deux choses : des questions d’ordre financier et la maitrise de la population par un clan. Le Ministre pourra m’aider à y voir clair.
Avec tout ce qui se passe au nord et au centre du pays, pensez-vous qu’on puisse y organiser les élections ?
Le président qui sortirait de ces élections, même si c’est moi-même, gagnerait à aller à la recherche de sa légitimité. C’est dire qu’il ne sera pas légitime. Ceci est la première considération. La seconde : il ne faut pas voiler la face. Nous sommes aujourd’hui dans des conditions pires que celles ayant précédé le départ d’Amadou Toumani Touré. Ça c’est très clair ! Avec la seule différence, qu’il y a moins de bruit. On dirait que les gens se trouvent dans une situation d’auto-culpabilisation par rapport au choix porté sur IBK. Ils ont pensé que c’était lui le messie parce que pour une des rares fois lors des élections présidentielles au Mali où on entendait vanter les mérites d’un candidat. On a dit de lui Kankélétigui (mais « honnête », je n’ai pas entendu cela)… Bref, les gens ont fait la confusion entre l’autorité et l’autoritarisme.  Pour beaucoup de gens, il y a chienlit au nord du Mali et qu’il fallait un homme d’autorité… On pensait donc que c’était lui. Je pense que c’est à cause de cela que les Maliens sont restés très longtemps dubitatifs et IBK ne l’a pas compris.
Et quand il comprit suite au lancement du mouvement anticonstitutionnel, il a marché avec la carotte. Il a approché la société civile et les partis politiques avec beaucoup d’argent. Il divisé en vue de régner : partis politiques contre société civile et vice-versa. Aujourd’hui, chacun est en train de faire un examen de sa conscience et ceci expliquerait une relative accalmie dans le pays. Mais qu’il ne se trompe pas.
Pour lui [IBK], l’environnement sociopolitique n’existe pas. Ce qui existe, c’est seulement ce qui lui profite. Pour résumer, l’insécurité aujourd’hui au Mali n’est pas résiduelle. Elle est réelle. Ce qui est clair, Kidal et environs n’iront pas aux élections sans l’application intégrale de l’Accord d’Alger.
Et l’on constate qu’il y a plus de 200 mille personnes réfugiées en dehors du Mali, que les milices créées par le pouvoir lui-même sont divisées, les guerres intercommunautaires, des nomades contre des sédentaires… Tout cela montre la déliquescence totale et de l’Etat et du social. Le vivre-ensemble ensemble a été durement affecté par le régime d’IBK.
Un homme politique qui a l’amour de ce pays devrait d’abord réfléchir aux solutions permettant de sortir de cette crise-là qu’aller à des élections qui n’en sont d’ailleurs pas.

Alors pourquoi vouloir vaille que vaille organiser ce scrutin ?
Tout simplement en vue de perpétrer un coup d’Etat constitutionnel. Cela fait partie du schéma. C’est comme en 1997 avec le même sérail ADEMA.   Tout le monde a alors boycotté les élections. Mais Alpha Oumar Konaré s’est acheté un candidat. On ne donnera pas ce luxe à IBK. On ne lui permettra pas de faire autant. Et à l’époque, IBK était là. Ce sont les mêmes acteurs, seul manque Alpha Oumar Konaré. IBK, Soumeylou Boubèye Maïga, Soumaïla Cissé. Le cerveau du scenario de 1997 est toujours là. Un des cerveaux s’avère bien Boubèye.  Ils se trompent en pensant que nous marcherons cette fois-ci. Une chose est sûre, ces gens seront comptables de tout ce qui va se passer dans ce pays. Si la conscience populaire le comprend comme cela a été le cas contre le projet de réforme constitutionnelle, il y aura d’autres solutions.
Leur slogan était toujours «ce sont de mauvais perdants», « ils ont peur des élections », etc. Boubèye doit comprendre que cela ne marchera pas. Il a eu même à dire que «même Oumar Mariko qui a peur a décidé d’aller aux élections’. C’était tout simplement de l’intox. On ne peut pas contribuer à faire tomber un régime dictatorial, à l’instauration de la démocratie et refuser d’aller aux élections.
Nous n‘avons pas peur, seulement le pouvoir est incapable d’organiser des élections transparentes.  Nous allons le démontrer avec eux. Mais nous ne serons pas d’accord avec eux sur les résultats qu’ils sortiront de ce scrutin qui ne seront non plus acceptés de tous pour cause de manque de transparence. Et un piège dans lequel ils voulaient nous enfermer, c’est de voter de manière consensuelle cette loi électorale. L’ayant compris, SADI ne votera pas cette loi.
Le deuxième piège consiste à nous pousser à renoncer à notre candidature. Et ils seront les seuls candidats. Raison pour laquelle, nous nous préparons tous. Le peuple malien dira son mot.

Un message à lancer ?
Je vais tout simplement me répéter à l’intention du régime : il y a deux façons de rentrer dans l’histoire : soit en rentre par la grande porte, soit on sort par la petite. Dans le premier cas, il faut réaliser de grandes œuvres ou poser des actes politiques majeurs traduisant une conscience patriotique admirable. Si IBK, malgré tout le mal qu’il a fait au peuple malien pouvait comprendre que la seule façon pour lui de sortir par la grande porte (et le peuple va le lui reconnaître), c’est d’abord ne pas se présenter à ces élections.
La deuxième chose consiste à travailler de manière à que ces élections soient transparentes, créer les conditions de transparence ; ne pas désigner de candidat ; ouvrir les medias publics au débat contradictoires entre tous les citoyens du Mali. Si ces conditions doivent bousculer le calendrier électoral, moi je n’y vois aucun inconvénient si cela est de nature à éviter des situations meurtrières post-électorales. Ce sera un peu trop que l’on se canarde dans ce pays aujourd’hui extrêmement fragile. C’est ce que j’ai dit mais les gens ne comprennent pas. Je le répète parce que je crois en cela. Evidemment, pour pouvoir le faire, IBK ne doit pas le faire avec son équipe. Les gens penseront peut-être que j’ai des ambitions… Je ne me débine pas ! Si le peuple malien pense qu’on peut jouer un rôle quelconque dans cette volonté affichée d’IBK, alors le parti SADI jouera ce rôle-là. De toutes les façons on a accompagné IBK pendant deux ans et demi sans portefeuille, sans direction et nous n’avions rien exigé.
Au peuple malien, je dirai de ne pas se laisser désabuser. Ne pas accepter, après tant d’années de démocratie qu’un régime vienne nous berner en vue de se maintenir au pouvoir. Keniéba a d’ores et déjà donné la preuve d’une grande maturité politique. Un exemple pour tout le peuple malien.
Il y a aussi le cas d’un député qui s’est fait chasser de chez lui. Un peu partout, l’on assiste à une prise de conscience. Et c’est tant mieux ! On ne peut continuer à s’accrocher à un système auquel on a tout donné et rien reçu. Mon message consiste donc à dire à la jeunesse de rester mobiliser, de dire « assez à l’argent facile». Tout le pays lui appartient.
Interview réalisée par A. Dramé