INTERVIEW EXCLUSIVE DE MAMADOU IGOR DIARRA

« 
Je préfère ma conscience et l’estime des miens plutôt qu’un bon salaire et un confort égoïste…»

Réalisé par N.S. le 26-06-2018

 
Depuis la parution de son livre intitulé « C’est possible au Mali », il y a de cela près de six mois, les ambitions de Mamadou Igor Diarra sont sans équivoque : il ne sert à rien de rester dans le confort du cadre de banque très apprécié à l’extérieur, si dans son pays les gens sont fatigués par la crise et surtout par la mauvaise gestion des ressources du pays. Il faut que cela change et cela doit changer, s’est dit Mamadou Igor Diarra qui a tout abandonné de ses privilèges de directeur général de la Bank Of Africa (BOA) pour venir aux côtés des siens, afin de trouver avec eux les solutions à leurs multiples problèmes.
Mais où peut-il bien se trouver à l’heure actuelle, puisque nous l’avons beaucoup cherché dans le cadre de cette interview ? Mamadou Igor Diarra, qui a bel et bien déposé son dossier de candidature devant la Cour constitutionnelle, est en immersion dans les réalités de la population, en parcourant le pays profond, pour « échanger et apprendre d’eux » comme il le dit dans cet entretien que nous vous livrons en exclusivité. 

 

Le Sphinx : Mamadou Igor Diarra à l’heure des dépôts de candidature, pouvez-vous affirmer que vous êtes toujours dans la dynamique de participer à l’élection présidentielle du 29 juillet prochain ?

 
Mamadou Igor Diarra : Absolument, et je peux même vous dire que j’ai annoncé de la région de Mopti où j’étais en tournée que mon dossier a été déposé par mes mandataires le 25 juin auprès de la Cour Constitutionnelle, conformément à la loi de notre pays. Vous savez, d’une part, j’ai pour principe et habitude de terminer ce que j’ai commencé, d’autre part, je respecte ma parole et je fais ce que j’ai dit que je ferai. Donc oui, je suis donc toujours dans la dynamique de participer à l’élection, avec même une détermination renforcée par les milliers de soutiens de jeunes et de femmes que je reçois, notamment lors de mes déplacements dans le pays. Je suis même très touché par ces témoignages et ces encouragements et je ne décevrai pas celles et ceux qui m’accordent leur confiance.

 Vous étiez parmi les premières personnalités à vous inquiéter des préparatifs de l’élection présidentielle à venir. Le gouvernement semble déterminé à organiser des élections. Quelle appréciation faites-vous de l’état d’avancement de l’organisation ?

Pour vous parler sincèrement, mes inquiétudes ne sont pas totalement dissipées. Je constate que la distribution des cartes se déroule dans un véritable cafouillage. Des responsables administratifs sont nommés un mois avant le scrutin. L’Etat qui organise les élections n’est toujours pas présent dans plusieurs localités. Pour ne rien arranger, le corps des préfets est en grève.

Franchement, l’impréparation avait atteint un tel niveau que je reste toujours préoccupé par l’improvisation et les insuffisances constatées de visu par moi-même, ayant visité des centres de distribution à Bamako et dans les régions, mais je préfère croire au miracle tout en interpellant les acteurs. Le Mali ne peut pas greffer aux crises récentes une crise postélectorale aux conséquences inimaginables. On espère des réajustements et que les élections puissent être crédibles, inclusives et surtout transparentes.


 

Justement, au moment où il y a un foisonnement de coalitions et de conventions pour soutenir la candidature de X ou Y, on n’entend pas ce son de cloche vous concernant. Qu’en est-il pour le candidat Mamadou Igor Diarra ?

Vous n’entendez pas ce son de cloche, simplement parce que je ne joue pas la même partition. Je ne fais pas de la politique pour exister, je ne fais pas de la politique pour survivre dans un jeu de combinaisons et d’alliances supposé assurer ma position. J’ai une toute autre conception de la politique, alors forcément, ces petits jeux qui ne concernent au fond qu’une part infime de nos concitoyens, ne m’intéressent pas. Moi je fais de la politique pour changer la vie des gens, pas pour le confort égoïste de la mienne.

 

Dans le même ordre d’idées, on voit des cérémonies d’investiture de candidats, même si certaines relèvent beaucoup plus du folklore. A quand ce rituel pour le candidat Mamadou Igor Diarra ?

 C’est vous qui dites le mot, folklore, et je suis bien d’accord avec vous. Pendant que l’on dépense de l’argent pour du folklore, je consacre mon temps à rencontrer mes compatriotes dans la vraie vie à l’intérieur et même dans les quartiers de la capitale dont certains manquent de tout. Je pense même que consacrer de l’argent, et parfois beaucoup d’argent, à ce folklore, a quelque chose d’indécent à l’heure où nos compatriotes ont difficilement accès à l’eau potable, où notre pays est menacé dans son existence même.
Je n’ai pas besoin de folklore pour partager mon temps avec mes sœurs et mes frères, mais leur expliquer sereinement mes idées et diffuser en toute tranquillité mon message. J’essaie de faire appel à l’intelligence, au raisonnement, au bon sens. Il y a plus important, beaucoup plus important !

 On a l’impression que vous avez opté pour une campagne de proximité, au lieu de vous laisser aller aux bains de foule en multipliant les sorties publiques. Est-ce une stratégie que vous avez choisie d’adopter pour attendre la dernière ligne droite afin de donner de la voix ?

 A votre avis, pourquoi est-ce que les politiciens sont si déconsidérés par la population ? Pourquoi celle-ci exprime un tel sentiment de rejet vis-à-vis de la classe politique ?
Vous le savez bien, nous le savons tous, parce que les citoyennes et les citoyens de ce pays ont le sentiment que leurs dirigeants se sont éloignés d’eux, de leurs problèmes et de leurs préoccupations.
Et moi, je vais même plus loin encore, les dirigeants politiques, dans leur majorité, se moquent des gens et de leurs problèmes et ne se préoccupent au fond que de leurs propres problèmes, à eux... Les gens le sentent bien, le comprennent bien, d’où leur désarroi. Et d’ailleurs, comment en sommes-nous arrivés à une telle tragédie ? Il y a bien des responsables.
Moi j’ai la prétention de faire autrement, j’ai une autre idée de la politique que je veux directement en phase avec les difficultés des populations, avec leur vie quotidienne et avec leurs attentes. C’est pour cela que je fais, comme vous dites, une campagne de proximité, à la fois pour rencontrer ceux que j’essaie de rallier à ma cause et pour m’en nourrir.
Car vous savez, les gens que je rencontre, avec qui je parle, qui me font visiter leur village, avec lesquels je partage un repas ou un thé, m’apportent énormément. Que ce soit leur optimisme et leur combativité, que ce soit les énormes difficultés qu’ils me racontent, que ce que soit leurs espoirs et leurs rêves, tous leurs sentiments me nourrissent et me confortent dans mon combat. On ne peut plus continuer comme cela, on ne peut pas et on ne doit pas !
Nous courrons à notre propre perte et moi je veux arrêter cela et redonner vie et espoir au grand peuple qu’est le peuple malien et je ressens qu’il en mesure la gravité de se tromper lors de son choix du 29 juillet. Ma vision en 7 axes, les 99 mesures fortes que je présenterai dans les jours à venir, sont consécutives à cette proximité avec mes compatriotes et surtout à leur écoute.

 

On vous a vu au premier rang et très déterminé à l’occasion des marches des 2 et 8 juin 2018. Vous avez même été la cible de répressions des forces de sécurité dans la journée du 2 juin. Quelle est la source de cette grande motivation ?

 La répression disproportionnée de la journée du 2 juin fut triste pour notre démocratie et je le répète, personne n’a le droit de pousser les forces de sécurité à s’adonner à des pratiques d’une autre époque, surtout contre des populations pacifiques et des responsables de notre pays que nous avions été.
Nous avons participé à cette marche car nous partageons les revendications, celles d’un processus électoral transparent, un accès égal aux médias d’Etat aux ordres et de meilleures conditions de vie pour nos compatriotes.
Sinon, je viens de vous le dire, ma motivation principale, ce sont les gens eux-mêmes. Et je suis comme eux, je veux autre chose, je veux une autre vie que celle qui se joue dans un bateau en Méditerranée, qui se déroule dans une misère incommensurable sans espoir d’amélioration, sans opportunités d’emplois pour nos jeunes ou qui se termine sous les balles d’un islamiste fanatique dans un pays où l’État est quasi absent de certaines localités.
Vous savez, j’ai eu la chance de faire des études et d’avoir rencontré des gens qui m’ont fait confiance, j’ai donc la vie que je voulais avoir et j’ai le choix. Mais je n’oublie pas que c’est le Mali qui m’a permis d’avoir cette vie, c’est l’argent des Maliens qui a financé les bourses qui m’ont permis d’étudier, c’est l’Etat malien qui a fait ce que je suis aujourd’hui, un homme libre. Et c’est en homme libre que je m’engage en politique. C’est en homme libre que j’ai décidé de quitter le confort de la vie d’un dirigeant de banque. C’est en homme libre que j’ai choisi de redonner à mon pays ce que lui-même m’a donné.

 

Justement, ces marches du 2 et du 8 juin ont été d’un bon apport pour vous car cela a fait taire des rumeurs insistantes, comme quoi, votre candidature serait suscitée par le régime en place dans le cadre d’un plan B, comme voulaient le faire comprendre des esprits malveillants. Qu’en pensez-vous ?

 Franchement, après tout ce que je viens de vous dire, que voulez-vous que j’en pense de ces préjugés ? Je ne pense rien, vraiment rien, si ce n’est que certains n’ont pas grand-chose d’utile à faire et ont du temps à perdre. Je vous l’ai dit, ces soi-disant calculs politiques ne me concernent pas. On n’est tout de même pas obligé d’être médiocre pour faire de la politique dans ce pays !
Et en ce qui concerne les marches, je pense que j’ai seulement accompli mon devoir de citoyen et de responsable politique. Mon

devoir d’homme, rien de plus. Il est juste et normal de réclamer des élections équitables et un libre accès aux médias d’Etat. C’est quand même le minimum !
Quant à l’apport que vous évoquez, il résulte tout simplement de ma proximité avec les jeunes avec lesquels j’ai toujours sympathisé.


 En réalité, qu’est-ce qui vous a vraiment motivé pour être candidat à la Présidentielle du 29 juillet 2018 ?
La situation dramatique que vit le Mali et la situation tragique que connaissent un nombre important de mes compatriotes, comme je vous l’ai déjà dit.

 Il y en a qui disent ne pas comprendre que vous puissiez abandonner la vie aisée de haut cadre de banque, avec tellement d’avantages, pour descendre dans l’arène politique. Que leur répondez-vous ?

Rires ! Oui, beaucoup de dirigeants de banques, même à l’étranger, s’en sont étonnés. Ce n’est peut-être pas courant. En version soft, je leur réponds que chacun fait ses choix et les assume. Mais si je dis vraiment ce que je pense, ce qui est, vous l’aurez remarqué, plutôt mon genre, je réponds que ceux qui ne comprennent pas au Mali mon choix, ou n’ont pas la même fibre patriotique, ne placent pas leurs propres priorités dans le bon ordre ou n’ont pas la conscience des enjeux ou les trois à la fois.

En effet, comment accepter que son propre pays se dégrade à ce point ? Comment rester passif quand on a les moyens d’agir ? Tout le monde, chacun à son niveau, peut et même doit agir, c’est bien possible comme je le dis dans mon livre qui porte ce titre car la situation du Mali est trop grave.
Comment nos enfants nous regarderont-ils si nous ne faisons rien, comment nous jugeront-ils ? Auront-ils même encore un pays ? Qu’allons-nous leur laisser, des ruines que des groupes armés qui se disputent ou des conflits ethniques qui prennent le dessus ?
On le voit bien, préférer les incertitudes du combat politique aux avantages matériels d’un poste légitime détermine sans doute un peu plus mon engagement et témoigne de ma sincérité, mais finalement pèse peu face à ces enjeux gravissimes.
Je préfère ma conscience et l’estime des miens plutôt qu’un bon salaire et un confort égoïste qui restent éphémères dans une vie.

En contrepartie, il y en a qui pensent que vous êtes le candidat du monde de la Finance car ils ont du mal à vous ôter l’habit du banquier qui ne parle qu’argent, selon eux ?

Si le monde de la Finance s’intéressait vraiment au Mali, ça se saurait et nous n’en serions pas là, croyez-moi...
Pourquoi le Mali va-t-il si mal ? Parce que notre pays a été mal géré. Qu’appelle-t-on la gestion ? C’est la collecte et la bonne utilisation des ressources, donc principalement de l’argent. Il faut donc bien parler d’argent qu’on doit chercher à l’intérieur et à l’extérieur et créer les conditions de l’amélioration de sa gestion.
Mais vous avez raison, tout n’est pas une histoire d’argent, surtout lorsqu’on n’en a pas beaucoup, et un pays ne se gère pas comme une entreprise.
Mais là encore, je pense que j’apporte du fond et du sens au débat démocratique. Mes propositions reposent sur une stratégie qui ne repose pas que sur une meilleure gestion des ressources de notre pays. Je parle aussi beaucoup d’une nouvelle relation entre les citoyens et l’Etat, je propose un Etat propre, sobre et agissant, car plus crédible donc plus écouté. Lisez mon programme, je ne parle pas que d’argent, mais aussi de responsabilité citoyenne, de fibre patriotique, de conscientisation de tous et d’appropriation des processus de décision.
Autre chose qu’il faut bien comprendre, c’est quand on est banquier, c’est vrai, notre matière première est l’argent. Mais c’est surtout l’argent des autres, et pour bien gérer cet argent, il faut bien connaître les autres, ses clients. On peut donc dire que le métier de banquier apprend tout autant à gérer l’argent qu’à gérer les humains.
En résumé, pour bien gérer un pays, vous avez raison, il n’y a pas que l’argent, mais c’est quand même, comme on dit, le nerf de la guerre. De l’argent bien géré permet d’agir, et d’agir plus rapidement et plus efficacement que sans argent, a fortiori quand celui-ci est mal géré.