REBONDISSEMENT DANS L’AFFAIRE DES «ENGRAIS FRELATÉS»
Les bailleurs de fonds exigent toute la lumière et des sanctions contre les présumés auteurs et complices

N’eut-été certainement leur position, beaucoup de hiérarques seraient  entendus dans le cadre de ce scandale portant sur les engrais frelatés pour un montant de 60 milliards F CFA. Qu’à cela ne tienne : si leur statut leur permet de sauver leurs propres têtes, ils auront du mal à préserver celles de beaucoup de leurs proches cités dans le même dossier. Et pour cause : les bailleurs de fonds se montrent désormais intraitables à propos de la gestion de cette affaire. 
Qu’importe sa dénomination : engrais hors-norme, frelaté, de mauvaise qualité, impropre… Il s’agit, dans tous les cas de fraude d’envergure à l’origine de l’insanité.
C’est certainement l’appât du gain facile qui a attiré les prédateurs dans ce secteur réservé aux hommes à ce jour irréprochables, en tout cas dans le cadre de leurs activités. Et bien entendu, ces prédateurs ont bénéficié d’aides précieuses de la hiérarchie politico-administrative.
On le sait, le gouvernement du Mali accorde 14, 48 % du budget national au secteur de l’agriculture et injecte ainsi 60 à 70 milliards de F CFA dans la subvention des intrants. De quoi attirer en effet les vautours. Et ils ont bénéficié ici d’une circonstance favorable à moins que tout le scénario soit monté d’un coup par les mêmes auteurs.

Les engrais en question sont à base d’une roche phosphatée non réglementaire. Le taux de calcium y est trop élevé (15-35ppm).  Quant au taux de plomb, il est également hors-norme (10-20ppm). Le taux de chrome y dépassait largement la norme requise. Pour faire court, le produit était non seulement impropre à l’agriculture, mais également dangereux pour la santé des populations.

Le tollé

La question, ou du moins, le scandale fut évoqué lors du Conseil supérieur de l’Agriculture du 25 mai 2015 en présence d’IBK en personne. En réaction, le président de la République s’est déclaré très vigilant et a promis de suivre l’affaire de très près non sans annoncer des poursuites contre toute personne qui écoulerait lesdits dans le monde paysan malien. Mais au moment où il parlait, les vautours dont ses proches avaient presque fini de disséminer la marchandise, que-dis-je, le poison !

Pour sa part et dans sa Déclaration de Politique Générale devant les députés le 11 juin 2015, le nouveau Premier ministre Modibo Keïta avoua alors qu’une importante quantité d’engrais frelatés a été importée. A ses dires, l’affaire est d’intérêt national et mérite une attention particulière. Et de promettre à son tour que les coupables seront punis.  «Il n’y aura aucune impunité ! », lançât-il gaillardement non sans annoncer l’ouverture d’une enquête pour démasquer les réseaux mafieux concernés.

Interpellé par le député Bakary Koné, élu à Koutiala, le ministre du Développement rural, Bocary Tréta, affirma avoir été informé de la présence des engrais par la Direction Nationale de l’Agriculture à travers un rapport relatif aux analyses chimiques d’échantillons réalisées par le laboratoire « Sol-Eau-Plante » de Sotuba en mars 2015 et des laboratoires internationaux saisis par ses soins.

Le ministre reconnut que 163 échantillons d’engrais prélevés en zones CMDT/OHVN, ont révélé que 3 404 tonnes, soit 37% des échantillons, sont hors norme.  Un aveu de taille !

La responsabilité du président IBK, selon le PARENA

Le PARENA, parti de Tièbilé Dramé, a mené ses propres investigations sur le dossier en question qui, à ses dires, s’avère plus grave que tous les autres scandales que le Mali a connus. Son rapport accuse ainsi : «Les protagonistes du scandale en cours sont les deux fournisseurs : le président du syndicat des producteurs de coton, le GIE qu’il préside, le ministre du Développement rural et le président de la République. Les victimes sont : le paysan, le contribuable, le consommateur et l’Etat maliens». Et de poursuivre.

 

«Toguna, créée en 2008, s’est imposée très vite comme un opérateur majeur du marché des engrais. Adjudicataire, à l’issue du dépouillement du 4 octobre 2014, de 136 .000 tonnes sur les 247.000 tonnes (mises en compétition), Toguna a saisi officiellement le gouvernement, en novembre 2014, de la qualité douteuse des engrais fournis par une société de la place. Après plusieurs semaines d’atermoiements, les autorités ont fini par ordonner des analyses en laboratoire. Pour vérifier la qualité des engrais livrés, des échantillons ont été prélevés chez tous les fournisseurs sur un total de 9.000 tonnes livrées. Les résultats provisoires, communiqués, le 8 avril, par la Direction nationale de l’Agriculture, ont démontré que 37% des 9.000 tonnes ne correspondent pas aux normes de la Cédéao car déficitaires en phosphate, azote, potasse et autres éléments nutritifs…

Le problème est qu’en réalité, Toguna avait allumé un contre-feu puisqu’il sera, après une expertise d’échantillon, la société qui aura fourni le plus  d’engrais frelatés.

 Le PARENA estime que rien ne permet de penser que le président de la République n’était pas au courant de cette ténébreuse affaire connue de plusieurs ministres et du Premier ministre depuis le début. D’ailleurs, indique le rapport du parti, Le président IBK a reçu, le 2 mars 2015 au Palais de Koulouba, le Collectif des producteurs de coton pour la défense de la bonne gouvernance. Ce dernier n’a pas manqué d’assener ses quatre vérités y compris celle de « l’engrais frelaté».

Et dans la langue qui lui est propre, le président IBK a alors promis (pour la deuxième fois) de s’occuper du dossier. En vain ! Et pour cause.

A en croire le PARENA, le 4 octobre 2014, IBK avait reçu à Sébénicoro Bakary Togola venu lui soumettre les résultats de l’attribution des marchés d’engrais. Après s’être rassuré que les heureux bénéficiaires des contrats de milliards sont des opérateurs économiques proches de lui, le chef de l’Etat a, toujours selon le parti du bélier blanc, validé les résultats du dépouillement fait par l’équipe de Bakary Togola. Ces mêmes résultats avaient été préalablement approuvés par le ministre du Développement rural, Treta. Bakary Togola quitta ainsi la résidence de Sébénicoro, escorté par deux motards de la sécurité présidentielle qui l’ont conduit à son bureau.

Au regard de ces faits, le PARENA a exigé dans son rapport, la démission du ministre du développement rural, Bocary Tréta, celle de Bakary Togola, ainsi que la dissolution du GIE que ce dernier dirige. Mais aussi bizarre que cela paraisse, il n’eut la moindre réaction officielle contre le rapport du PARENA : aucun démenti, aucune protestation ! Aucune poursuite conformément aux promesses et annonces faites !

La colère des bailleurs de fonds

Serait-ce le silence le coupable des plus hautes autorités qui a irrité les bailleurs de fonds ? Toujours est-il qu’ils viennent très récemment d’exiger l’ouverture d’une enquête sur le sujet et des sanctions contre les présumés auteurs et complices.

La seule avant entité avant les partenaires techniques et financier (PTF), entendez les bailleurs de fonds, ayant réagi à l’affaire est l’Association Malienne des Procureurs et Poursuivants (AMPP). Dans un communiqué rendu public le 22 juin 2O15 en effet, ladite association a fait part de sa préoccupation. Elle a exigé en outre des poursuites judiciaires contre les auteurs de ce trafic et a marqué sa défiance envers toute enquête parlementaire.

A suivre

A Dramé et Batomah Sissoko